mai 14 2011
Proposition de Loi visant à instaurer la scolarité obligatoire à trois ans (source Sénat)
La présente proposition de loi tend à rendre obligatoire la scolarité à trois ans en France. Les dernières enquêtes internationales sont cruelles pour notre pays. La France est aujourd’hui scolairement plus inégalitaire qu’elle ne l’est socialement. Dans ce contexte, l’école maternelle joue un rôle primordial dans la réduction des inégalités sociales dès lors qu’elle accueille les enfants dès le plus jeune âge, particulièrement dans les territoires ruraux ou urbains sensibles.
- La spécificité de ce lieu privilégié qui favorise légalité des chances est pourtant remise en cause. Face aux initiatives de démantèlement et aux restrictions budgétaires qui menacent la scolarisation dès le plus jeune âge, il est nécessaire que nous, législateurs, reconnaissions lécole maternelle comme ce quelle est : une école à part entière, gratuite, ouverte à toutes et à tous, se différenciant des autres modes daccueil payants.
La scolarité obligatoire à trois ans va dans ce sens.
1. Lécole maternelle, un point fort du système éducatif français.
Dans létat actuel du droit, la scolarisation des enfants est obligatoire à partir de six ans, en vertu de larticle L. 131-1 du code de léducation. Par ailleurs, tout enfant doit pouvoir être accueilli, à lâge de trois ans, dans une école maternelle ou une classe enfantine sur la base de larticle L. 113-1.
Bien que lécole maternelle ne soit pas un passage obligé, la quasi-totalité des enfants y sont aujourdhui scolarisés.
Dun point de vue qualitatif, celle-ci fait lobjet dun réel consensus. En 2009, près de 4 parents délèves sur 5 se déclaraient satisfaits de son fonctionnement. Ce taux était supérieur à 80 % dans les zones rurales et les villes de banlieue, précisément là où les difficultés sociales sont les plus prégnantes.
- Un facteur de réussite et de lutte contre léchec social et scolaire
Il est un fait établi, la réussite scolaire est, dans une large mesure, liée à lâge de la scolarisation des élèves. Les professionnels de léducation ont systématiquement relevé un lien positif entre la durée de fréquentation de lécole maternelle et la réussite des élèves à lécole élémentaire, sur le plan de lacquisition des connaissances, de lépanouissement, de lautonomie et donc sur la qualité des cursus scolaires.
Alors que seulement 4, 3 % des enfants scolarisés à deux ans redoublent la classe de CP, ce pourcentage atteint 11, 1 % des enfants lorsque la scolarisation intervient après quatre ans. Rappelons que 8 % seulement des redoublants à ce niveau obtiennent le bac par la suite.
Par conséquent, la scolarisation précoce a un impact déterminant sur lensemble du parcours de lélève et constitue un moyen « préventif » de lutte contre léchec scolaire.
Les difficultés familiales, psychologiques ou sociales rencontrées dès la petite enfance ont un impact évident sur la scolarité des enfants. À cet égard, lécole maternelle est un lieu de détection, daccompagnement et de réparation de ces difficultés.
- Un outil au service de légalité daccès au savoir et à la connaissance
Plus généralement, lécole maternelle sinscrit pleinement dans la réalisation de cet idéal républicain quest légalité des chances.
Dès le plus jeune âge, les inégalités sociales sont « actives » et constituent un facteur de déséquilibre entre les enfants au sein du système éducatif. Dun côté, les plus favorisés, qui possèdent les compétences pour accéder aux apprentissages et qui maîtrisent les codes de lÉducation, profiteront mieux et plus rapidement des enseignements ; de lautre, ceux qui connaissent un déficit dans la maîtrise du langage, auront plus de difficultés à développer et à construire les outils de traitement de linformation.
En matière dacquisition du langage et daccès à la pensée abstraite, la scolarisation précoce, dès deux ou trois ans, est très bénéfique aux élèves les moins favorisés, en premier lieu les élèves étrangers ou issus de limmigration. À linverse, léloignement les place dans une spirale déchec, quil est très difficile denrayer par la suite.
Par conséquent, au regard de sa dimension sociale extrêmement forte, la scolarisation en école maternelle doit être possible dès deux ans et rendue obligatoire à trois ans.
Les politiques actuelles sont loin daller dans ce sens.
2. Lécole maternelle, aujourdhui menacée
La préscolarisation dès deux ans en maternelle, dont on a vu quelle permettait de réduire sensiblement les inégalités entre les enfants, a diminué ces dernières années. Celle-ci a chuté de 35, 4 % en 2000 à presque 20 % en 2008.
Une question se pose alors : la scolarité jusquà six ans, non obligatoire, pourrait-elle connaître une évolution identique ?
- La remise en cause du rôle spécifique de lécole maternelle
Lécole maternelle en France fait justement figure de modèle parce quelle nest pas comme dans dautres pays un mode daccueil périscolaire parmi dautres, quils soient individuels ou collectifs. Presque tous les enfants de trois ans y sont accueillis, gratuitement, quels que soient leur origine, leur langue, leur milieu social ou les conditions de ressources des parents.
Le lien entre lécole maternelle et lécole élémentaire est entretenu par des programmes certes spécifiques, mais complémentaires. Dès sa création, son histoire sest inscrite dans le pôle de linstruction et de lépanouissement, et non dans lhygiénisme comme on la trop souvent entendu.
Certaines voix sélèvent pour affirmer le caractère négatif de la préscolarisation des jeunes enfants. Les études en sciences de léducation vont à lencontre de ces idées reçues. Lécole maternelle ne présente pas de moins bons résultats que les autres modes de garde à cet âge, pas plus en matière dattachement affectif quau niveau éducatif.
En revanche, les études sur le développement de lenfant démontrent que le changement trop fréquent de structure daccueil a des effets très négatifs. La continuité du parcours à lécole maternelle est par conséquent indispensable.
Or, si près de 100 % des élèves sont scolarisés en maternelle à partir de trois ans, ce chiffre ne dit rien de lassiduité des enfants. La vocation de lécole maternelle est pourtant différente de celle dune « halte-garderie ».
- La Mastérisation : une formation des maîtres peu adaptée aux enjeux de lécole maternelle
Afin de préserver la spécificité de lenseignement pré-élémentaire, la formation des enseignants en école maternelle doit être reconnue et renforcée.
Les déficits de formation pratique et labsence de modules spécifiques en sciences du langage ou en psychologie sont constatés et contestés par les acteurs de léducation, en premier lieu les professeurs des écoles. Face à ces critiques justifiées, lÉtat doit permettre le développement de formations initiale et continue spécifiques, adaptées à ce temps dapprentissage centré sur le développement de lenfant.
Réforme contestée, la mastérisation na fait quaggraver les carences déjà existantes. Les compétences pour enseigner seraient désormais uniquement fonction du niveau détudes. Or, une formation spécifique, théorique et pratique, est indispensable pour faire face à une classe et pour lutter contre les inégalités scolaires.
De plus, rappelons que la scolarité obligatoire à trois ans naura pas comme objectif danticiper les enseignements élémentaires, mais bien de développer les spécificités de lenseignement en maternelle.
La reconnaissance de méthodes dapprentissage et dévaluation spécifiques à lécole maternelle va dans ce sens.
- Largument budgétaire ne tient pas
Certes, linvestissement financier que représente une scolarité gratuite précoce est important. Il est néanmoins nécessaire. Cest en investissant tôt dans la scolarité dun enfant quon évite le mieux les échecs ou les réorientations qui coûtent cher à la société par la suite.
Si lon prend lexemple du redoublement, celui-ci coûte près de 2 milliards deuros par an. À quatorze ans, 250 000 élèves ont déjà redoublé, sans jamais être vraiment pris en charge. La réaffectation des moyens à la « source » permettrait de lutter plus efficacement contre les « causes » de léchec scolaire.
Les attaques idéologiques contre lécole maternelle sont en réalité une façon malhabile de déguiser et justifier létranglement budgétaire dont lécole maternelle est une victime.
À cet effet, il serait bon de préciser que la maternelle française est loin dêtre « budgétivore ».
Daprès une étude récente, la France est non seulement le pays qui possède globalement le plus faible nombre de professeurs par élève parmi les membres de lOCDE, mais le constat est encore plus frappant lorsquil sagit de lécole primaire. Ces conclusions font écho au rapport de la Cour des comptes de mai 2010 3(*) qui mettait en avant une sous dotation de 15 % pour lécole primaire, de 5 % pour lécole maternelle par rapport aux pays comparables.
À ceux qui prétendent que lécole maternelle coûte cher, rappelons que la dépense moyenne par élève en 2005 était de 4 680 euros à lécole maternelle, contre 7 500 euros en crèche.
En conclusion, le démantèlement progressif de lenseignement en maternelle permettrait la réalisation déconomies immédiates au détriment de tous et favoriserait le développement doffres privées accessibles à quelques-uns. Cela, nous devons léviter absolument.
- Lattaque en règle de la préscolarisation, une étape préalable au démantèlement de lécole maternelle ?
Dans les années 2000, la France a connu un « mini baby boom » et détient, en 2010, un taux de fécondité de 2, 014(*) enfants par femme, soit 828 000 naissances. Autant délèves qui seront demain sur les bancs de lécole et quil faudra accueillir dans les meilleures conditions. Comment le faire si lécole maternelle nest pas reconnue dans sa vocation, celle de lenseignement gratuit pour toutes et tous, et est menacée dans ses effectifs ?
Dans ce domaine, la politique menée est celle dun changement total de direction. Lorsquil était ministre de léducation nationale, Lionel JOSPIN avait favorisé la scolarisation à deux ans, notamment dans les zones déducation prioritaire. À linverse, la politique actuelle a pour objet de réduire continument cette préscolarisation.
Ainsi, il a été recommandé de fermer les écoles maternelles aux enfants de moins de trois ans et douvrir des jardins déveil, favorisant de cette manière la constitution dun ersatz décole maternelle, payant, sans personnels formés et sans ambition éducative.
Contrairement à leurs analyses, ce nest pas une réduction de la demande de préscolarisation de la part des familles qui explique cette remise en cause, mais une diminution de loffre qui fait des classes de toute petite section une variable dajustement, ce qui entraîne une diminution de la fréquentation. La non comptabilisation des enfants de deux à trois ans dans les effectifs prévisionnels a comme objectif principal de réduire le nombre de postes ... et donc le nombre délèves de moins de trois ans scolarisés.
Ce sont alors les zones déducation prioritaire et les zones de revitalisation rurale qui sont les plus touchées, alors même que le nombre délèves croît et que les difficultés dintégration scolaire y sont plus nombreuses quailleurs.
De la même manière, le caractère non obligatoire de la scolarité à trois ans pourrait favoriser dans un avenir proche la remise en cause de lenseignement avant quatre ou cinq ans, au détriment des enfants issus des milieux sociaux les plus défavorisés.
Une première brèche est ouverte. La petite section de maternelle sera affectée par la mise en place des Jardins déveil puisque de fait, les enfants jusquà trois ans et demi, seront concernés par ces nouvelles structures. Or, la suppression possible de la scolarité en petite section de maternelle aurait des conséquences négatives sur lensemble du parcours de lélève.
3. La garantie de son existence par le législateur doit être assurée
Nous savons combien la maternelle est un lieu dépanouissement, daccès à la langue et à la culture pour les premières années de la vie. Lenfant apprend à percevoir, sentir, imaginer, créer grâce à une pédagogie adaptée dès la petite section.
Tous les pays étrangers, qui nont pour structures de petite enfance que des « jardins denfants », garderies municipales ou privées, nous lenvient.
Si la fréquentation de lécole maternelle est rentrée dans les moeurs des familles puisque près de 100 % des enfants de trois à cinq ans sont scolarisés, elle mérite toute notre attention face aux nombreuses menaces qui pèsent sur elle.
La maternelle est un facteur de réussite pour les générations à venir, elle est également un enjeu social, au service de légalité des chances, quil nous faut reconnaître et défendre.
Dans une société qui fait le pari de la jeunesse, la sécurisation de lécole maternelle dans sa structure et ses missions est un impératif.
Enregistré à la Présidence du Sénat le 15 avril 2011 - Voir


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